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:: Fesseur pour dames ::
Né en 1971, Alex Basil cumule les petits boulots et fait successivement de la Bande Dessinée et de la pige à Lyon, du jazz manouche à Paris. Il est actuellement éditorialiste pour un webzine de presse généraliste et se consacre à l'écriture depuis environ trois ans.

Dans ce premier roman, il nous présente l'histoire de Victor Kalin, un trentenaire d'aujourd'hui, aussi désabusé que candide et qui, las de naviguer à vue au gré de ses petits métiers, se résout à embrasser une carrière pour le moins surprenante et à contre-emploi, celle de fesseur pour dames.

Avec un humour tout-à-tour tendre et féroce, l'auteur dépeint le marché des petites annonces, de l'échangisme, des médias et des nouveaux conformismes. « Et si les mains de Balzac noircirent les pages de la Comédie humaine, celles de Victor Kalin rougiront les fesses de sa misère ! »

 
L'extrait.
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L'extrait.          
Scènes de fessée dans les oeuvres littéraires.
   Un matin pourtant, au café des Trois Boulets, alors qu'il se creuse la tête pour se trouver un métier, un vrai, un où l'on gagne des rototos, son attention se porte sur une singulière annonce parue dans le Paris-Patatrac.

   On peut y lire :

   « Dame bien s.tt rapport ch. jh bien élevé pour cordiale correction »

   Dans sa chambre, Victor Kalin danse, chante, saute, lance des imprécations sur Hervé-Quétel-le-maudit et remercie le ciel de lui avoir apporté sur un plateau imprimé, la révélation de sa vie.

   Après une nuit agitée, Victor courut vers la première librairie.

   Il repère tout de suite le rayon érotisme, mais n'y va pas tout de suite, attendant que les clients des alentours se dispersent. Il tournoie dix minutes environ, autour des étages géographie, voyages, avec un air en dessous très inquiétant, où il feuillette la topographie de l'Azerbaïdjan, médite sur les bassins houillers d'Ukraine, puis, se rapprochant de la zone interdite par le rayon Économie, il lit à l'envers un traité entier de Keynes. Enfin, il arrive aux érotiques.

   Son choix se porte immédiatement sur une sorte d'essai déguisé de psychanalyse au titre prometteur : « Les fantasmes sexuels chez la femme post-moderne - ou l'en deçà du çà. » Sur la couverture, le cul gigantesque d'une Vénus. Il épluche la table des matières et tombe enfin, après « Le cunilingus comme asservissement pathématique et métaphore paternelle de la psychose borromèenne », sur le titre : « La fessée régression transgressive dans l'inconscient féminin vers la puissance oedipienne du primat paternel ».

   Rouge pivoine, son livre serré sous le bras comme une prof de « Marcel-Pagnol » (depuis la cinquième, Victor appelait ses profs de français les « profs de Marcel-Pagnol ») achetant son premier Guillaume Dustan, Totor passe en caisse. Et comme prévu, il essuie le demi-sourire de la ravissante jeune fille qui se trouve derrière.

   Ou plutôt pas comme prévu. Il avait choisi au départ la file où c'était le boudin qui encaissait, de façon à atténuer la douleur que l'effet de l'ouvrage pourrait provoquer. On est moins vexé quand c'est une moche. Seulement le boudin, comme par un fait exprès, décide de prendre sa pause à ce moment là, et Totor se retrouve dans la file de « la belle » où il n'est plus que cette écrevisse ratatinée.

   Une fois chez lui, il fonce droit sur son chapitre. Confortablement assis sur son lit, il tente de décortiquer les rouages complexes du plaisir de la fessée. Mais il n'y comprend rien, Totor. Pire que du Kristeva ! Lui qui pensait dévorer les pages de son ouvrage, le voilà qui se casse les dents sur les semelles immangeables du jargon néo-lacanien. Alors, abandonnant le corps du sujet, il décide de ne s'en tenir qu'aux encadrés didactiques qui émaillent le marshmallow verbeux du reste. Il vagabonde de cadres en cadres et découvre d'abord, avec stupeur, que l'homme aussi peut se faire fesser par sa compagne et que les deux peuvent en retirer du plaisir. « Si ma copine me demande ça un jour, hurle-t-il, j'appelle ses parents, je préviens la DASS, j'alerte « SOS Hommes battus », j'écris mes mémoires et je vais témoigner chez Jean-Luc Delaglue ! J'irai dire à la face du monde sous une barbe postiche, des lunettes fumées et avec une voix synthétisée de perruche qu'on étrangle, combien ce monde est cruel et l'amour, une imposture ! ». Cette copine qu'il engueule, bien sûr, est virtuelle.

   Il était comme ça, Totor, capable de s'émouvoir ou de se mettre en colère tout seul et, par la seule force de son imagination, capable de se téléporter dans n'importe quelle situation pour en refaire l'histoire. Ainsi, il enregistra Socrate sur magnéto, fit trois gosses à Lou Andréas Salomé, assassina Hitler et devint le guitariste de Led Zeppelin. Il éteignit à l'extincteur le bûcher de Giordano Bruno, morigéna Hegel, et prit des bains avec Gina Lollobrigida. Régulièrement, il mettait des raclées aux skinheads de Westphalie quand il lui arrivait d'en voir dans les documentaires d'Arte. Mais le plus souvent, c'est avec sa copine virtuelle qu'il se disputait. Sans doute est-ce pour cela qu'il restait un célibataire réel.

   Passé ce choc, les globes oculaires recalés dans leurs orbites, Totor prend un nouvel encart. Il se plonge cette fois dans les ressorts de la trinité « faute-expiation-rédemption ». Certaines femmes trouvent de la culpabilité dans l'accomplissement de la chose et expient leur « faute » par le truchement de la fessée salvatrice, se purifiant ainsi de leurs inavouables appétits. Le problème est qu'à l'issue de cette séance liturgique, beaucoup d'entre elles y ayant mêlé de façon ambiguë le sacré et le profane, se voient prises au piège de leur propre châtiment ainsi que de leur dispensateur. Aussi, loin de renfiler slip et chasuble, elles tendent plutôt à se remettre sur le dos toutes cuisses ouvertes et replongent in fine dans le stupre originel. Elles se retrouvent alors dans la même position coupable qu'au départ et tout est à refaire ! Sorte de mythe de Six-gifles inextricable...

   Totor lut encore le rapport des laboratoires Sanchez sur la fessée thérapeutique : son effet sur la circulation sanguine (on s'en serait douté) et sur la dissipation des graisses par effet thermodynamique. Plus étonnant, son effet à long terme sur les sucres dans l'organisme: on observait par exemple une nette diminution de la consommation de chocolat chez celles de ces dames qui étaient régulièrement soumises à la déculottée de leur mari.

   Le rapport Sanchez concluait à propos de la fessée domestique : «Aucun décès n'a été constaté jusqu'à présent. »

   Dernier encadré : les types d'administration de la fessée érotique :

   A l'anglaise : avec une badine. Très chic.

   A la française, à l'aide d'un martinet. (Ouille, ouille, ouille ! Cet instrument rappelait à Victor la seule fois où son père l'avait utilisé lorsque, âgé de huit ans, il avait dit à sa mère qu'il préférerait manger son caca plutôt que ses betteraves crues.)

   A l'écossaise, à l'américaine, etc.

   En fait, de même qu'au poker, il existait autant de règles que de joueurs, il y avait autant de manières de fesser qu'il y avait de fesseurs.

   L'ouvrage passait sous silence les modalités d'administration sadomasochistes de la fessée, genre probablement considéré comme apocryphe par les cartels néo-lacaniens et dont les pratiques auraient certainement stoppé net dans leur élan tous les projets de Totor.

   - Bon, je crois qu'à la main, ça ira très bien. De toute façon, il ne faut pas que j'investisse trop au départ. Et il faut que je fidélise ma clientèle.

   Totor referme son bouquin.

   Paf.

   Dans le cyber-café où il a décidé de passer son annonce, Victor Kalin attend pratiquement l'après-midi que l'endroit désemplisse. Pour passer le temps, il remplit son écran d'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, tel Jack Nicholson dans Shining, tout en jetant des œillades angoissées autour de lui. Enfin, quand il a la boutique à peu près pour lui seul, voici ce qu'il rédige :

Mesdames, diminuez votre consommation de chocolat ! Steve, bo JH, pro-fesseur de ces dames pour vous servir. (Prestations modiques, crédit possible)
Tel : 06 etc.


Alex Basil, Fesseur pour dames, ed. Le Manuscrit, 2004.


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