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: : Le général Dourakine : :
C'est sur le tard que la comtesse de Ségur (1799-1874) découvre sa vocation littéraire, mais en tout juste 13 ans elle écrira la vingtaine de livres qui constitueront son œuvre singulière. Les amateurs de fessée lui vouent une admiration singulière, qui tient sans doute au fait que c'est au travers de ses livres que bon nombre d'entre eux ont découvert leur vocation.

Dans Le général Dourakine, roman publié en 1863, nous assistons à la lutte entre deux personnages diamétralement opposés : au grand coeur du général répondent les manoeuvres hypocrites de la Papofski, sa redoutable nièce. L'extrait qui suit nous permet de voir cette dernière mise en déroute par un capitaine de l'armée russe au moins aussi malin qu'elle. Et sa retraite sera ... cuisante !
 
L'extrait.
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L'extrait.          
Scènes de fessée dans les oeuvres littéraires.
Le capitaine ispravnik s'inclina et garda le silence en regardant Mme Papofski avec un sourire méchant.

MADAME PAPOFSKI, après un silence : « Je n'ai pas besoin de tout garder pour moi; je donnerais bien quelques dizaines de mille francs pour avoir ce papier de mon oncle et celui qui m'interdit de faire fouetter les paysans. »

Le capitaine ispravnik ne dit rien.

MADAME PAPOFSKI, l'observant : Je donnerais cinquante mille roubles pour avoir ces actes.

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : C'est très facile, Maria Pétrovna ; je vais appeler mon scribe pour qu'il vous en fasse une copie; cela vous coûtera vingt-cinq roubles.

Mme Papofski se mordit les lèvres et dit après un assez long silence et avec quelque hésitation : « Ce n'est pas une copie que je voudrais avoir … mais l'acte lui-même.

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : Ceci est impossible, Maria Pétrovna.

MADAME PAPOFSKI : Et pourtant je donnerais soixante mille, quatre vingt mille roubles… cent mille roubles… Comprenez-vous, Yéfime Vassiliévitche ? ... cent mille roubles ! .…

- Je comprends, Maria Pétrovna, répondit le capitaine ispravnik. Vous m'offrez cent mille roubles pour détruire ces papiers que votre oncle m'a confiés ?…. Ai-je compris ? »

Mme Papofski répondit par une inclination de tête.

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : Mais à quoi me serviront ces cent mille roubles, si on m'envoie en Sibérie ?

MADAME PAPOFSKI : Comment pourriez-vous être condamné, puisque les actes seraient brûlés ?

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : Et les copies que j'ai remises à votre staroste et à vos dvarovoï ? »

Mme Papofski demeura pétrifiée ; elle avait oublié la copie que lui avait fait voir le staroste.

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : Il m'est donc prouvé que vous désirez racheter ces actes, mais que vous ne savez comment faire, et que si je vous indiquais un moyen, vous me le payeriez cent mille roubles.

- Cent mille roubles … plus si vous voulez ! s'écria Mme Papofski.

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : Alors il me reste un devoir à remplir : c'est de faire au général prince gouverneur un rapport sur l'offre déshonorante que vous osez me faire, et qui vous mènera en Sibérie ou tout au moins dans un couvent pour faire pénitence : ce qui n'est pas agréable; on y est fouetté tous les jours et plus maltraité que ne le sont vos domestiques et vos paysans.

MADAME PAPOFSKI, terrifiée : Au nom de Dieu, ne faites pas une si méchante action, mon cher Yéfime Vassiliévitche. Tout cela n'était pas sérieux.

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : C'était sérieux, Maria Pétrovna, dit l'ispravnik avec rudesse, et si sérieux, qu'il vous faudrait me donner plus de cent mille roubles pour me le faire oublier.

MADAME PAPOFSKI : Plus de cent mille roubles ! … Mais c'est affreux ! ... M'extorquer plus de cent mille roubles pour ne pas porter contre moi une plainte horrible !

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : Vous vouliez tout à l'heure me donner la même somme pour avoir le plaisir de fouetter vos paysans et vos dvarovoï et leur extorquer un abrock énorme : vous pouvez bien la doubler pour avoir le plaisir de ne pas être fouettée vous-même tous les jours pendant deux ou trois ans pour le moins.

MADAME PAPOFSKI : C'est abominable ! c'est infâme !

LE CAPITAINE ISPRAVNIK : Abominable, infâme, tant que vous voudrez, mais vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir souscrit une obligation de deux cent mille roubles remboursables en deux ans, par moitié, au bout de chaque année… sinon, je fais atteler mon droshki et je vais déposer ma plainte chez le prince gouverneur.

- Non, non, au nom de Dieu, non. Mon bon Yéfime Vassiliévitche, ayez pitié de moi, s'écria Mme Papofski en se jetant à genoux devant le capitaine ispravnik triomphant ; diminuez un peu ; je vous donnerai cent mille roubles,… cent vingt mille, ajouta-t-elle. Eh bien ! cent cinquante mille ! »

Le capitaine ispravnik se leva.

« Adieu, Maria Piétrovna ; au revoir dans quelques heures ; un officier de police m'accompagnera avec deux soldats; on vous mènera à la prison.

- Grâce, grâce ! … dit Mme Papofski, se prosternant devant l'ispravnik. Je vous donnerai.. les deux cent mille roubles que vous exigez.

- Mettez-vous là, Maria Pétrovna, dit le capitaine ispravnik montrant le fauteuil qu'il venait de quitter; vous allez signer le papier que je vais préparer. »

Le capitaine ispravnik eut bientôt fini l'acte, que signa la main tremblante de Maria Pétrovna.

« Partez à présent, Maria Pétrovna, et si vous dites un mot de ces deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparaître sans que personne puisse jamais savoir ce que vous êtes devenue ; c'est alors que vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Sibérie. »

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte; au moment de la franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colère.

« Misérable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes rangés au fond de la salle.

- Vous outragez l'autorité, Maria Pétrovna ! Ocipe, Feudore, prenez cette femme et menez-la dans le salon privé. »

Malgré sa résistance, Mme Papofski fut enlevée par ces hommes robustes qu'elle n'avait pas aperçus, et entraînée dans un salon petit, mais d'apparence assez élégante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle se sentit descendre par une trappe à peine assez large pour laisser passer le bas de son corps; ses épaules arrêtèrent la descente de la trappe; terrifiée, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut implorer la pitié des deux hommes qui l'avaient amenée, mais ils étaient disparus; elle était seule. À peine commençait-elle à s'inquiéter de sa position, qu'elle en comprit toute l'horreur, elle se sentit fouettée comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut court, mais terrible. La trappe remonta; la porte du petit salon s'ouvrit.

« Vous pouvez sortir, Maria Pétrovna », lui dit le capitaine ispravnik qui entrait, en lui offrant le bras d'un air souriant.

Elle aurait bien voulu l'injurier, le souffleter, l'étrangler, mais elle n'osa pas et se contenta de passer devant lui sans accepter son bras.

« Maria Pétrovna, lui dit le capitaine ispravnik en l'arrêtant, j'ai eu l'honneur de vous offrir mon bras ; est-ce que vous voudriez recommencer une querelle avec moi ? … Non, n'est-ce pas ? … Ne sommes-nous pas bons amis ? ajouta-t-il avec un sourire charmant. Allons, prenez mon bras : j'aurai l'honneur de vous conduire jusqu'à votre voiture. Ne mettons pas le public dans nos confidences; tout cela doit rester entre nous. »

Mme Papofski, encore tremblante, fut obligée d'accepter le bras de son ennemi, qui lui parla de la façon la plus gracieuse; elle ne lui répondait pas.

LE CAPITAINE ISPRAVNIK, bas et familièrement : Vous me direz bien quelques paroles gracieuses, ma chère Maria Pétrovna, devant tous ces gens qui nous regardent. Un petit sourire, Maria Pétrovna, un regard aimable : sans quoi je devrai vous faire faire connaissance avec un autre petit salon très gentil, bien plus agréable que celui que vous connaissez; on y reste plus longtemps … et on en sort toujours pour se mettre au lit.

- J'ai hâte de m'en retourner chez moi, Yéfime Vassiliévitche, répondit Mme Papofski, en le regardant avec le sourire qu'il réclamait ; j'ai été déjà bien indiscrète de vous faire une si longue visite.

- J'espère qu'elle vous a été agréable, chère Maria Pétrovna, comme à moi.

- Certainement, Yéfime Vassiliévitche … (dites mon cher Yéfime Vassiliévitche, lui dit à l'oreille le capitaine ispravnik), mon cher Yéfime Vassiliévitche, répéta Mme Papofski. (Demandez-moi à venir vous voir, continua son bourreau.) Venez donc me voir à Gromiline … (mon cher dit l'ispravnik), mon cher … Ah ! … ah ! je meurs ! »

Et Mme Papofski tomba dans les bras du capitaine ispravnik. L'effort avait été trop violent; elle perdit connaissance. Le capitaine ispravnik la coucha dans sa voiture, fit semblant de la plaindre, de s'inquiéter, et ordonna au cocher de ramener sa maîtresse le plus vite possible, parce qu'elle avait besoin de repos. Le cocher fouetta les chevaux, qui partirent ventre à terre.

« Bonne journée ! se dit le capitaine ispravnik. Deux cent mille roubles ! Ah ! ah ! ah ! la Papofski ! comme elle s'est laissé prendre ! j'irai la voir ; si je pouvais lui extorquer encore quelque chose ! Je verrai, je verrai. »

Le mouvement de la voiture, les douleurs qu'elle ressentait et le grand air firent revenir Mme Papofski de son évanouissement. Elle se remit avec peine sur la banquette de laquelle elle avait glissé, et se livra aux plus amères réflexions et aux plus terribles colères jusqu'à son retour à Gromiline. Elle se coucha en arrivant, prétextant une migraine pour ne pas éveiller la curiosité des domestiques, et resta dans son lit trois jours entiers.


Comtesse de Ségur, Le général Dourakine , ed. Casterman Jeunesse, Paris, 2003.


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